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objectif, mais sous une empathie discrète se laisse classes sociales » (1959) : « La classe ouvrière est
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deviner un jugement ferme générateur d’engage- dominée en premier lieu et surtout par un complexe
ment et d’action. Il utilise la langue de l’universi- d’infériorité qui trouve son origine, d’une part, dans
taire et du juriste. Son lieu d’observation est l’intérêt la situation de subordination et de dépendance des
général. Sa motivation, le sens de la justice dont ouvriers », sentiment qu’ils sont pour toujours cap-
l’État est garant. Mais constamment prévaut la pré- tifs de cette situation d’abaissement et voués à un
occupation du grand commis de l’État : conserver la rôle passif dans la société. Ce sentiment d’infério-
paix sociale, mettre en place les outils de prévention rité est partiellement compensé par un sentiment de
et de règlement des conflits, rendre à l’État son rôle solidarité et d’entraide particulièrement vivant, et le
d’arbitre. L’Accord Matignon permettra le déploie- sentiment nouveau, dans la classe ouvrière, « de
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ment de ces moyens. sa dignité et de force collective ». Les ouvriers ont
pris conscience qu’« une action collective peut [...]
Son point de vue sur l’origine de l’inégalité parmi secouer » cette situation et recouvrer leur dignité
les hommes paraît d’une étonnante sobriété et ne par une action de masse. Laroque inscrit les luttes
peut que décevoir les idéologues : la classe ouvrière sociales dans une « logique de l’honneur » . Mais
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est mue par « le sentiment de la dignité humaine ».
« Quelle que puisse être l’importance des causes ces observations formulées en 1959, étaient-elles
déjà pertinentes en 1936, au lendemain de l’Accord
économiques qui sont à l’origine de la lutte des Matignon, ou se réfèrent-elles à une période histo-
classes, celle-ci tient avant tout à l’existence chez rique postérieure, non datée ? Cette même volonté
l’ouvrier de la grande industrie d’un complexe d’in- de constituer, dans l’esprit de la Charte d’Amiens
fériorité, du sentiment qu’il est socialement inférieur (1906), une force percutante, fer de lance de l’hon-
au chef d’entreprise ; elle est une réaction contre neur prolétarien, inspire les « Réflexions sur la vio-
cette infériorité. » (Rpo, p. 417.) Les événements de
1936 ont créé chez les travailleurs « un sens nou- lence » de Georges Sorel.
veau de la dignité humaine ». Il s’agit d’un sentiment En face, l’attitude patronale affiche trois traits carac-
collectif ; chaque victoire sociale diminue ce senti- téristiques: 1°) l’autorité, 2°) l’individualisme, 3°) le
ment d’infériorité à mesure qu’augmente le senti- paternalisme (Rpo, pp. 318-324).
ment de force. L’autorité patronale aspire à se déployer sans
contrainte : liberté d’entreprendre, d’embaucher, de
licencier, de fixer les salaires, d’organiser la pro-
duction, le travail. Pouvoir patronal strict, à la rigou-
reuse exclusion de tout contrôle, qu’il soit d’origine
ouvrière ou étatique. Les patrons sont individualistes,
réfractaires à l’organisation professionnelle ou éco-
nomique qu’ils jugent contraire à leur liberté d’entre-
prendre et gênantes pour leurs affaires. Conscients
de leur supériorité sociale, voire morale, ils sont
imbus, en contrepartie, de leur « devoir social »
qu’ils conçoivent comme une tutelle à exercer sur ce
mineur, l’ouvrier, ou une action philanthropique des-
tinée à le secourir, et surtout – devoir d’exemplarité
de la classe dominante selon Le Play – à lui impri-
mer le culte et la pratique des vertus bourgeoises :
goût du travail, épargne, stabilité matrimoniale,
sobriété… Paradoxalement, les œuvres patronales
(logement, prêts bancaires avantageux, cantines,
infirmeries, soins médicaux, cités ouvrières…) des-
tinées à le sédentariser, à le fidéliser, à susciter sa
reconnaissance, « accentuent chez l’ouvrier le sen-
timent de sa dépendance à l’égard du patron » (Rpo,
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France p. 323). Les violences apparemment inexplicables
qui ravagent les cités ouvrières les mieux aména-
L’expression « complexe d’infériorité » n’est pas une gées ne peuvent s’expliquer autrement que par la
concession ponctuelle de Pierre Laroque au lan- revanche du complexe d’infériorité.
gage snob de la psychanalyse ; elle a valeur expli- L’auteur conclut : « Le patronat nous apparaît
cative et causale. Elle est développée dans « Les comme ne concevant l’organisation du travail que
7. Nous conservons la graphie de Pierre Laroque dans son ouvrage
8. Laroque P., « Les classes sociales », PUF, 1 édition 1959, nous citons la 6 édition mise à jour 1977, pp. 45 et 47.
e
ère
9. Emprunt à Philippe d’Iribarne : « La logique de l’honneur », Seuil, 1989.
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