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Avant-propos :

                                         Albert Anouilh en Haute-Loire





                                                  Pouvez-vous évoquer quelques  événements  inattendus  ou
                                                  marquants de votre carrière ?

                                                  L’intérêt de la question présuppose la sincérité de la réponse, et
                                                  la vérité de ce qui a pu provoquer un « étonnement » c’est-à-dire
                                                  affecter durablement notre perception des choses. Il y a un niveau
                                                  personnel-professionnel, et un niveau institutionnel. Ce qui reste,
                                                  et seul mérite de reposer au fond de notre mémoire vive, ce sont
                                                  les souvenirs de relations professionnelles qui se transforment en
                                                  amitié, répondant à l’étymologie latine du mot « autorité » : augere,
                                                  augmenter, faire croître. Je le pointe sans commentaire, car c’est
                                                  sans originalité, mais marquant, et, je l’espère, la chose du monde
                                                  la mieux partagée.
                                                  Mon premier poste, en Haute-Loire, me vouait à un département
                                                  fondamentalement agricole, qui se caractérisait par une collecte
                                                  des cotisations et une participation aux élections maximales qui le
                                                  plaçaient tout en haut du tableau national. C’était l’époque d’une
                                                  assiette fondée partiellement  sur le revenu cadastral, cet objet
                                                  archaïque qui tenait de l’impôt féodal et de la rente foncière. Mais
            qui, même médiatisé par le vélin notarial, gardait l’ancrage des parcelles et un lien, certes fictif, mais un lien,
            avec la nature. Le charme alchimique de la formule de calcul des cotisations, soupçonnée de favoriser la
            profession et dénoncée à l’envi au nom de la justice contributive, posait déjà le réel et souvent dramatique
            problème du revenu agricole. Problème non résolu à ce jour, question incendiaire. À noter que le préfet de
            l’époque a utilisé (ou détourné ?) le RMI nouvellement créé d’une façon originale comme complément de
            revenu pour calmer la crise agricole provoquée par les quotas laitiers dans les années 1988-1990.
            Le monde agricole et son encadrement étatique, tel que j’ai pu l’observer entre 1981 et 1990, étonnait par
            son caractère monadique, monolithique, unitaire, massif, total. Le moteur de la cogestion lancé par Méline
            continuait de tourner à plein régime. D’un côté, les Syndicats, d’une pluralité mesurée, se départageant selon
            les deux critères de l’âge et du niveau de turbulence, entre les seniors de la FNSEA et les juniors des JA, tous
            alignés sous la même bannière agrologique (si vous me permettez ce néologisme). De l’autre, l’appareil admi-
            nistratif ou, si l’on préfère les termes d’Erving Goffman, l’Institution totale : « préfet vert » (DDA), structures
            agricoles (CNASEA/ADASEA et SAFER), chambre d’agriculture, inspection du travail agricole (IDLSA), pro-
            tection sociale agricole (MSA), assurances agricoles (AMA), banque agricole (CA), enseignement agricole…
            La moindre réunion mobilisait tous ces acteurs. Les coulisses n’étaient pas moins remplies : maires, conseil-
            lers généraux, élus de tous poils… Tout cela culminait dans les assemblées générales de la MSA auxquelles
            les préfets et la crème des élus se faisaient un religieux devoir d’affirmer leur présence publique, conscients
            qu’elle serait relayée avec zèle par l’Éveil de la Haute-Loire.
            Ce caractère massif n’avait rien de totalitaire. Les droits des assurés étaient spécialement respectés. Le flux
            du courrier parlementaire restait constant. Maires et administrateurs accompagnaient volontiers les assurés.
            L’accueil du public, lieu stratégique, ne distinguait pas encore front et back office. Disons que les questions
            non résolues au guichet se transféraient aussitôt dans le bureau d’un agent de direction, voire du directeur ou
            de l’agent-comptable. Je note que jamais les requêtes présentées par les administrateurs ou les élus n’ont
            comporté le moindre caractère de pression ou de demande de passe-droit, ni failli aux règles de la courtoisie.
            Elles étaient traitées selon la règle applicable. Nous considérions les réclamations comme un contrôle externe
            naturel, un indicateur de santé de l’organisme. Le pic des litiges était atteint lors des élections. À chaque étape
            du processus électoral, tous les tribunaux d’instance étaient saisis sans désemparer par des plaideurs assi-
            dus. Au terme du processus l’élection des administrateurs n’allait pas sans quelques recours en cassation. Et
            donnaient lieu à des décisions ex post, d’autant plus cuisantes pour les élus invalidés. Il me semblait voir, à
            l’échelon d’un département de l’Auvergne profonde, la dernière empreinte de démocratie sociale.

                                                                                              Albert ANOUILH




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