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Le chômage a créé d’immenses zones d’anomie Mystique nuptiale du risque et de
qui défont les liens institutionnels, multiplient les l’assureur
divorces et les familles monoparentales. Une nou-
velle forme d’exister, d’être un individu, se fait jour. Le livre d’Ulrich Beck, livre-événement dans les
De nouvelles formes de sociabilité s’inventent pays anglo-saxons, n’a été traduit en France qu’en
sans qu’on puisse déduire, dans cette œuvre foi- 2001, après l’explosion d’AZF à Toulouse (2001).
sonnante d’idées, un schéma de la société future. Mais c’est sous son inspiration qu’a été publié l’ar-
L’individualisation de la société induit une « moder- ticle fameux de François Ewald et Denis Kessler :
nité réflexive », une interrogation permanente sur le « Les noces du risque et de la politique » (2000).
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choix du style de vie, les modes de consommation Le risque, concept central dont l’extension vide la
alimentaires, vestimentaires, les relations sociales, compréhension, est montré comme une valeur
affectives, sexuelles qui obligent chacun à chaque transcendantale d’ordre anthropologique, épistémo-
instant à opérer des choix, à chercher de nouvelles logique, moral et politique. Le risque définit la condi-
sources d’information, à se réinventer hors des tion humaine et mesure la valeur morale. Il distingue
modèles établis. Ce concept de « réflexivité » est les âmes, les hommes, les conditions sociales. « Le
partagé par Antony Giddens, directeur de la London propre de toute morale, c’est de considérer la vie
School of Economics et conseiller influent de Tony humaine comme une partie que l’on peut gagner
Blair, concepteur de la « troisième voie ». ou perdre, et d’enseigner à l’homme le moyen de
gagner. » La distance au risque est érigée en critère
Retour au XIX siècle de position sociale. « Le régime du salariat valo-
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rise l’externalisation du risque. Il a atteint sa limite
La société, selon Giddens, est en voie de « détra- sous la forme qu’il a prise dans le cadre de l’État-
ditionalisation », en perte de repères et de savoir- providence. » Plutôt que l’inégalité des fortunes,
faire. L’État doit rentrer dans la bataille des mœurs c’est l’inégalité devant le risque qui est la marque,
et prendre des positions éthiques en réprimant ou aujourd’hui, de l’injustice sociale. L’égalisation du
encourageant certaines attitudes. L’État-providence droit social pour tous, qui externalise les risques,
ne peut plus se contenter d’un rôle protecteur contre doit le céder au droit pour chacun d’être soutenu
les risques ; il doit savoir dispenser les moyens pra- dans l’assomption maximale de ses propres risques
tiques et moraux qui aident les gens à « bouger » « puisqu’il y a là, de toute éternité, le principe de la
aux moments cruciaux de leur existence, appuyer dignité de l’homme ». Non que les plus faibles soient
les projets personnels, favoriser l’esprit d’entreprise. abandonnés à leur sort – l’assistance veille sur eux –
Car la société est par nature entrepreneuriale. La mais il importe de ne pas freiner l’élan des meilleurs
modernité est au croisement de deux aventures : et d’accompagner leur élévation. Responsabiliser, et
la geste des explorateurs et l’invention du capita- non plus protéger, c’est « réinstituer le social » selon
lisme marchand. Et l’individu est né curieux, épris un autre paradigme. « Après l’institution de la démo-
de nouveauté, de changement. L’individu moderne cratie politique en 1789, l’institution de la démocratie
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se veut porteur d’un projet personnel, entrepreneur sociale sous la III République, il reste à construire
de lui-même. la démocratie du risque. » Qu’advienne, sous les
auspices de Machiavel, l’ère des condottieri !
Telles sont les idées rectrices du Manifeste Blair-
Schröder (8 juin 1999) proposant une « troisième
voie » et un « nouveau centre », qui ont constitué le La Sécurité sociale victime des passions
répertoire de bonnes pratiques pour la gouvernance tristes
des démocraties libérales en Europe : proposer des
solutions pratiques avant tout, hors de toute idéo- Des suspicions autrement graves pèsent sur le
logie ; réduire la bureaucratie, formuler des objec- droit social, la solidarité, la Sécurité sociale, l’État-
tifs en termes de résultats, contrôler la qualité des providence, le social en général. Outre la dette
services publics, traquer l’absence de performance ; abyssale qui lui est imputée, il doit répondre d’une
promouvoir une mentalité dynamique et un nouvel fracture sociale perverse qui opposerait scandaleu-
esprit d’entreprise à tous les niveaux ; instaurer un sement une génération de rentiers remplis de leurs
régime de Sécurité sociale tel qu’il n’y ait pas de droits à une génération de spoliés. La querelle fait
solidarité collective sans responsabilité personnelle, rage. La Sécurité sociale serait le bastion, l’ultime
encourageant l’initiative, la volonté de relever de refuge de privilégiés, pleins de leurs droits propres,
nouveaux défis et d’offrir de nouvelles opportunités. encerclés par le champ indéfini et toujours plus
Ces idées nous gouvernent, légitiment l’attitude pro extensif de la précarisation et des précaires. La pré-
business des dirigeants et l’effacement du social, carité organisée, légale et généralisée, crie contre
sinon son renversement. les privilégiés de la protection sociale, cependant
que le mot travail sert de drone idéologique.
50. François Ewald, Denis Kessler, 66, Le Débat n°109, mars-avril 2000.
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